Robert Maroxellois

Robert ben Mohamed, fils de Abdellah ben Mohammed retraité rifain venu creuser les mines wallonnes dans les années ’60. Robert le Maroxellois est un paradoxe détonant ! En quête perpétuelle d’équilibre et de réponses à ses questions identitaires, ce trapéziste des cultures – constamment en vol plané entre le Rif et Molenbeek – donne le tournis à tous ceux qui l’observent, l’examinent et aimeraient bien le voir se fixer, s’enraciner, se cimenter, s’intégrer définitivement. Mais Robert est incapable d’arrêter sa course - des mauvaises langues diront son vol – à l’identité ou plutôt aux identités. Car Robert n’est pas monochrome, il est tout en couleurs, à l’image de Bruxelles – sa ville natale – een beetje flamande, un zest wallonne, un chouia marocaine, un couçi turque, un couça africaine, très européenne et toujours basanée … depuis qu’une plage y a posé les pieds. Bref hybride – pour ne pas dire bâtard – à l’instar de la célèbre Zinneke parade, la seule manifestation à laquelle Robert n’ai jamais participé. Citoyen du monde, Robert surfe sur toutes ses identités multiples et mouvantes – comme le sable du pays de ses origines – c’est pour cela qu’on le surnomme le Maroxellois.

Samedi 8 octobre 2005


Abdellah ben Mohamed, mon père tenait tant à ce que je fasse des études supérieures. Que je devienne « kelkane » disait-il. C’est ainsi qu’à ma naissance, il m’a appelé Robert « parce que comme ça mon fils aura plus de chance de trouver du travail », rétorquait-il à ma mère mécontente.

Maman n’a jamais osée m’appeler par mon prénom de peur de réveiller quelque « djinn » ou quelque « chitane » enfoui. Un prénom pareil ne pouvait que m’attirer les foudres du mauvais œil, menaçait-elle. Ma mère, vous vous en doutez, n’a pas fait d’études d’ophtalmologie, mais elle n’en reste pas moins spécialiste en « tit n’bnadem ». Ne cherchez pas à traduire, c’est une science ésotérique qui n’existe qu’au Maroc et dont jusqu’à ce jour je ne comprends toujours pas le fonctionnement. Quoiqu’il en soit, si aujourd’hui j’ai 10/10 à mes deux yeux, c’est moins grâce aux lunettes de mon opticien qu'« aux p’tits soins de ma mère ».

Tout petit, elle m’emmenait chez un fqih pour me désensorceler. Je ne sais pas si le fqih a réussi à m’exorciser de ce maudit prénom, mais en tout cas il a complétement neutralisé ses supposés bienfaits : et si j’ai effectivement réussi brillament à l’université, je n’ai jamais trouvé de boulot au grand dam de mon père.

En revanche, pour ma sœur, que mon père avait destinée à un mariage précoce, pas question de Nathalie ou Géraldine, elle a été prénommée Fatima. Et elle s’en porte très bien, jusqu’au jour où …


* Refrain d'une chanson de Idir


Par Robert le Maroxellois
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Mercredi 12 octobre 2005

 

A 17 ans, Fatima annonce qu’elle veut se marier. Ma mère, aux anges, applaudit et couvre ma sœur de baisers en dansant autour d’elle. Le paternel, lui, était méchamment embarrassé, il avait déjà programmé un deal matrimonial au bled avec mon cousin Messaoud.

- Il s'appelle comment ? demande-t-il

- Robert, répond fièrement Fatima

Ma mère s’arrête tout d’un coup de danser, comme paralysée, puis dans un hurlement elle crie :

- Nooooooooooonnnnn … c’est la malédiction ! Elle tombe à genoux et récite la Fatiha frénétiquement en me montrant du doigt.

A ce moment, j’avais l’impression de revivre un remake rifain de l’Exorciste. Je cherche de l’aide autour de moi, mais je ne vois que des regards de reproche. Même mon père qui est à l’origine de la malédiction me regarde d’un drôle d’air.

Ma sœur, interloquée, prête à fondre en larmes, se tourne alors vers mon père :

- Mais papa, il s’appelle Robert comme mon frère. C'est ton fiiiiiiiils !

Mon père lui baragouine :

- Oui bien sûr que c'est mon fils… Mais il y a Robert et Roubir (c’est comme ça qu’il prononce mon prénom). C’est comme le Canada Dry. ça se ressemble mais l’un est haram, l’autre pas.

Fatima qui n’y comprend que dalle se met à pleurer à son tour :

 - Canada Dry ? Mais papa, Robert n’est pas canadien.

A court d’arguments, mon père tourne lâchement les talons m’abandonnant seul face aux deux femmes éplorées. Je console ma sœur comme je peux :

 - Ecoute, Fatima. Robert c’est un prénom poisseux. Y a qu’un chômeur pour s’appeler comme ça, regarde-moi ! Pour toute réponse, je reçois une gifle.

Les jours passèrent, plus personne ne m’adressait la parole. J’étais le pestiféré de la maison. Coupable de tous les maux de la terre. J’entre dans ma chambre bien décidé à en finir. Ma décision est radicale, je ne reviendrai pas dessus. Je prends un stylo et une feuille de papier et j’écris mes dernières volontés :

« Moi dit Robert fils de Abdellah ben Mohamed dégoûté de la vie et poursuivi par la poisse a décidé en ce jour de mettre fin à mes … malheurs. Je m’appelle Robert mais on m’appelle l’Arabe alors autant que je me prénomme El Arbi. Signé El Arbi, l’Arabe anciennement Robert»

Me rendant compte du ridicule de ce que j’avais écrit, je déchirai la lettre en mille morceaux. C’est alors que Fatima entra dans ma chambre. Elle arborait un joli sourire, mais je restai sur la défensive. « Exit Robert ! », me dit-elle en m’enlaçant. Elle ne me laisse pas le temps de comprendre et s’en alla. Je la rattrapai dans la cuisine ou elle s’entretenait avec ma mère.

 

 - Comment s’appelle-t-il ? s’inquiètait maman.

- Il s’appelle Abdellah comme papa. Il n’est pas canadien, il n’est pas universitaire et encore moins au chômage, j’ai vérifié. Cette fois-ci personne ne pourra me le refuser, avertit-elle fermement.

Le nouveau fiancé - reçut immédiatement le label de qualité « rdat el walida » suivi des youyous de circonstance.

Par Robert le Maroxellois
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Samedi 5 novembre 2005

Abdallah n’est certes pas canadien, mais bâti comme un bûcheron et écolo convaincu. Il vit en forêt ardennaise où il a détruit quelques arbres pour construire son chalet « bio ».

Il cultive ses propres légumes et élève ses propres moutons qu’il égorge lui-même dans la discrétion, pour ne pas éveiller les soupçons quant à ses origines « maghrébophiles » et donc forcément « ovinocides ».

Lors du dernier BBQ organisé par ses amis de Gaïa, Abdellah m’avoua - tout en mâchant une saucisse à base de tofu mais d’un goût délicieusement ovin - qu’il n’arrivait pas à échapper à sa nature carnivore :

- Végétarien, c’est trop dur. Même eux ils n’y arrivent pas, me lance-t-il en désignant ses amis protecteurs des animaux.

- Pour tenir le coup, certains se prennent des patchs au goût de brochettes et de merguez !, lance-t-il en boutade.

Abdellah a toujours fait de petites et moyennes entorses à ses convictions, mais il reste «intégristement» intransigeant face à la société de consommation, à laquelle il refuse de participer.

Lors de la grande parade annuelle des soldes, il s'enfonce dans sa forêt et s'adonne à sa lecture préférée: le livre vert de Khadafi, qui est un concentré d'écologisme saharien et un excellent guide de survie en cas de blocus ou d'embargo. 

En revanche, Fatima adepte du ethic-shopping fait ses emplettes dans sa boutique de fringues préférée «OX-femmes» où elle n’achète bien evidemment que ce qui est étiqueté …
«made in Dignity».

Par Robert le Maroxellois
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