Abdellah ben Mohamed, mon père tenait tant
à ce que je fasse des études supérieures. Que je devienne « kelkane » disait-il. C’est ainsi qu’à ma naissance, il m’a appelé Robert « parce que comme ça mon fils aura plus de
chance de trouver du travail », rétorquait-il à ma mère mécontente.
Maman n’a jamais osée m’appeler par mon prénom de peur de réveiller quelque « djinn » ou quelque « chitane » enfoui. Un prénom pareil ne pouvait que m’attirer les foudres du mauvais œil, menaçait-elle. Ma mère, vous vous en doutez, n’a pas fait d’études d’ophtalmologie, mais elle n’en reste pas moins spécialiste en « tit n’bnadem ». Ne cherchez pas à traduire, c’est une science ésotérique qui n’existe qu’au Maroc et dont jusqu’à ce jour je ne comprends toujours pas le fonctionnement. Quoiqu’il en soit, si aujourd’hui j’ai 10/10 à mes deux yeux, c’est moins grâce aux lunettes de mon opticien qu'« aux p’tits soins de ma mère ».
Tout petit, elle m’emmenait chez un fqih pour me désensorceler. Je ne sais pas si le fqih a réussi à m’exorciser de ce maudit prénom, mais en tout cas il a complétement neutralisé ses supposés bienfaits : et si j’ai effectivement réussi brillament à l’université, je n’ai jamais trouvé de boulot au grand dam de mon père.
En revanche, pour ma sœur, que mon père avait destinée à un mariage précoce, pas question de Nathalie ou Géraldine, elle a
été prénommée Fatima. Et elle s’en porte très bien, jusqu’au jour où …
* Refrain d'une chanson de Idir