Robert Maroxellois

Robert ben Mohamed, fils de Abdellah ben Mohammed retraité rifain venu creuser les mines wallonnes dans les années ’60. Robert le Maroxellois est un paradoxe détonant ! En quête perpétuelle d’équilibre et de réponses à ses questions identitaires, ce trapéziste des cultures – constamment en vol plané entre le Rif et Molenbeek – donne le tournis à tous ceux qui l’observent, l’examinent et aimeraient bien le voir se fixer, s’enraciner, se cimenter, s’intégrer définitivement. Mais Robert est incapable d’arrêter sa course - des mauvaises langues diront son vol – à l’identité ou plutôt aux identités. Car Robert n’est pas monochrome, il est tout en couleurs, à l’image de Bruxelles – sa ville natale – een beetje flamande, un zest wallonne, un chouia marocaine, un couçi turque, un couça africaine, très européenne et toujours basanée … depuis qu’une plage y a posé les pieds. Bref hybride – pour ne pas dire bâtard – à l’instar de la célèbre Zinneke parade, la seule manifestation à laquelle Robert n’ai jamais participé. Citoyen du monde, Robert surfe sur toutes ses identités multiples et mouvantes – comme le sable du pays de ses origines – c’est pour cela qu’on le surnomme le Maroxellois.

Jeudi 1 décembre 2005

Quelques semaines plus tard, mon cousin Messaoud a débarqué chez nous. Tout le monde l’avait oublié celui-là. En apprenant le mariage de Fatima – qui lui était promise – il a simplement levé les bras et dit dans son accent inimitable : « si la vi ki contini ». Messaoud c’est un optimiste né. Rien que son voyage du bled à Bruxelles mériterait de figurer dans le Guiness Book. Un voyage caché dans un camion frigorifique : « histoire de s’acclimater au rude hiver bruxellois», m’a-t-il expliqué en claquant des dents au-dessus du bol de «baïssara» bouillant que ma mère lui avait préparé.

Faut dire qu’il s’attendait en arrivant en Belgique a être accueilli par un bon grog bien chaud et là, il déchante devant sa panade de haricots verts qu’il lui remémore son misèrable bled.

- Bois mon neveu, bois, insiste ma mère

Comment lui refuser, Messaoud contrarié lape la misérable «baïssara» en frissonant.

- Je te comprends pas,lui dis-je

- Pourquoi es-tu venu ici ? Tu abandonnes de belles plages de sable fin, du soleil et de la nature pour arpenter la grisaille hivernale des pavés molenbeekois.

Messaoud, peu habitué aux températures inférieures à 20° - me lance entre deux claquements de dents :

- Tu connais rien du pays. Le bled, c’est pas le catalogue Thomas Cook. En venant ici, je sais où je mets les pieds. Molanpik n’a plus de secret pour moi !

Et pour me montrer qu’il en connaît un bout, il m’abreuve d’abondantes anecdotes sur Molenbeek, sa place communale, sa chaussée gantoise, son château du Karreveld et les exploits oubliés du RWDM. Là, je reste pantois. Chapeau.

Mon père qui vit ici depuis quarante ans n’en connaît même pas le dixième et jette à mon cousin :

- Safi, baraka. Y a cinq minutes t’étais clandestin et maintenant tu es guide du routard ! Tu ferais mieux dès demain d’aller chercher un boulot.

Mon cousin qui n’a pas sa langue dans sa poche a répondu :

- Pas de problème mon oncle. Robert va m’aider à en trouver.

Tout le monde à rigoler sauf moi.

Pour mon cousin, c’est très clair. Il ne se considère pas comme un immigré clandestin, il est un coopérant furtif !

Il insiste pour m’expliquer sa théorie sur l’immigration :

- Les immigrés sont à la recherche de leur identité. Afin de la retrouver, ils ont ouvert des épiceries, des boucheries, des snacks, des hammams, des télé boutiques ils ont construit des mosquées et malgré tout ça, ils n’ont jamais été aussi éloignés de leurs racines. Je connais la solution, le retour aux sources ne peut se faire qu’au travers d’une immersion totale. Mais comme les immigrés ne veulent pas retourner au bled, c’est le bled qui viendra à eux.

Je le regarde et lui répond :

- Je pense que c’est toi qui a un problème pas les immigrés.

Messaoud de bonne foi m’avoue :

- Effectivement, j’ai un problème, un problème de carte d’identité. Et comme tout problème a une solution. J’ai aussi la solution. Si tu me trouves une jeune femme immigrée, je l’épouse, elle retrouve son identité et elle me procure une carte d’identité. Win Win !

Logique implacable.

Un mois et des dizaines de rendez-vous galants plus tard, Messaoud n’avait toujours pas trouvé son « cas féminin immigré à problème d’identité à résoudre », mais il avait déjà dégoté un job d’homme à tout faire dans une grosse villa brabançonne.

Son affabilité de licencié en lettres arabes et sa connaissance des langues – il connaît une dizaine de phrases dans 5 langues européennes – ont immédiatement séduit son futur employeur. Un avocat, ancien soixante-huitard, qui a trouvé là une occasion inespérée de réveiller sa « rebellitude » endormie après 30 ans de gauchisme caviareux.

A ses amis du barreau, notre avocat raconta – excité comme un enfant - qu’il hébergeait un clandestin rifain arrière-petit-fils du célèbre Révolutionnaire Abdelkrim El Khattabi qui de surcroît s’appelle … Massoud, oui Massoud comme le Commandant, le Lion du Panshir.

Cet avocat, qui avait, il y a quelques mois, classé «verticalement» mon CV de demande d’emploi a quand même engagé mon cousin : son «Commandant Massoud».

Joli coup de poker pour Messaoud qui gagne 1500 euros par mois : un an de dur labeur au bled.

Et ce n’est pas fini, le «Commandant Massoud» est aussi devenu le précepteur des enfants de môsieur l’avocat et a tranquillisé son épouse, quant à la légalité de sa situation :

- Madame, vous n’avez aucune crainte à avoir. Vous ne fraudez pas le fisc en me faisant travailler puisque je n’existe pas pour le fisc. C’est logique ?

La maîtresse de maison ne fut définitivement apaisée que lorsque quelques jours plus tard, la police locale mit fin à la carrière fulgurante de mon cousin. Une plainte avait atterri au commissariat concernant les allées et venues quotidiennes d’un individu de type molenbeekois sur le territoire de la commune.

Devant le commissaire,qui prenait Massoud pour un Afghan, mon cousin expliqua que dans son pays il faisait 40° toute l’année et qu’il venait chercher un peu de fraîcheur en Belgique.

Les explications de Messaoud sur le tourisme de masse ont convaincu le commissaire qui lui a immédiatement offert un ticket d’entrée au parc de Saint-Hubert … « pour lui rafraîchir les idées » précisa-t-il.

Center Parks pensa immédiatement Messaoud qui ignorait qu’il s’agissait d’une prison pour clandestins. Il n’avait bûché que sur l’histoire et la géographie de Molenbeek.

Mais deux semaines plus tard, Messaoud fut expulsé. Non pas du territoire, mais de la prison de Saint Hubert. S’étant fait passer pour un opposant politique chilien, il avait remonté les matons contre la direction. Les grévistes l’avaient nommé : porte-parole syndical. Il a négocié l’arrêt de la grève en échange de sa libération.

 

Mais ne se plaisant plus en Belgique, il est parti à Londres. Et aux dernières news, il serait devenu majordome à Buckingham Palace et préparerait le five o’clock tea de sa glorieuse Majesty ! Avec de la menthe of course !

Par Robert le Maroxellois
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Dimanche 15 janvier 2006

Un vrai conte de fées, l’histoire de Messaoud. Moi quand j’étais gamin, je rêvais d’être un superhéros. Pas Superman ou Batman. Non, je voulais juste être Manneken Pis, « celui qui éteint les incendies avec sa pisse ». A l’école, la maîtresse excédée de me voir uriner dans tous les recoins de la cour de récréation, me demanda un jour si je ne préférais pas devenir pompier. « Les pompiers éteignent aussi le feu, et ça au moins c’est un métier propre », m’expliquait-elle fièrement en me montrant la photographie de son moustachu et ventru de mari. « Il est moche », répondis-je. J’esquivai de justesse une main qui tentait de me gifler. La maîtresse rouge de colère tremblait encore de mon insolence. Je ne comprenais pas cet acharnement contre moi, il y  avait plein de gamins dans la cour qui jouaient avec des allumettes et rêvaient de devenir pyromanes. Et moi pour quelques inoffensives gouttes de pipi, je recevais trois jours de renvoi. Quoiqu’il en soit je n’en démordais. C’est Manneken Pis la vedette. C’est lui qu’on vient photographier spécialement du Japon et pas le mari de mon institutrice. Le dimanche quand je passais devant le manneke avec ma mère – qui riait dans son foulard en voyant les touristes flasher sur le zizi bruxellois – j’étais paralysé. Ma mère me tirait le bras, mais je restais cloué au sol et regardais impressionné le nouveau costume de la statuette. Quelle allure ! Et chaque semaine, c’était différent. Il a une panoplie incroyable. Les autres super héros, ils ont toujours le même costume. Manneken pis, lui, il a une garde-robe de la mort qui tue. C’est un HYPER HEROS.

A la fin de l’année scolaire, un psychologue du centre PMS a rencontré mon père. Sur un ton solennel :

- Monsieur ben Mahomet, votre fils est atteint d’intégritite maligne.

- INTIGRITIT ? Si kountagiou douktour ? demanda mon père qui appelait tous ceux qui portaient une blouse blanche docteur y compris son pharmacien et le boucher.

- Aucun risque, rassurez-vous ce n’est qu’une maladie mentale, précise-t-il

- MANTAL ? Ixpliki douktour, s’inquiète mon père.

- Votre fils a une envie insatiable de s’intégrer et c’est pour cette raison qu’il fait pipi partout.

- Aaaah bon, mitina s’intigri si in maladi ?

- Disons que votre fils fait une fixation maladive sur Manneken pis, le symbole de cette ville.

- Si koi li midicama sivoulpi douktour?

- Il n’y a pas de vrai traitement. On est encore qu’a des balbutiements thérapeutiques en ce qui concerne l’intégritite maligne. Mais une solution qui a fait ses preuves peut être préconisée : le déménagement.

- DIMINAJI ?

- Déménager ou si vous préférez un éloignement spatial thérapeutique. Si vous habitiez dans une autre ville, votre fils ne cherchera plus à ressembler à Manneken pis.

- I POURKOI si PAS Manneken pis ki diminaj ? Si ka mam sa foute si moun fis il y malad ?, cria mon père sur un ton péremptoire.

- Il n’y a malheureusement aucune autre solution à l’heure actuelle, termina le psychologue en se levant.

De retour à la maison j’eu droit à un résumé de l’entretien :

- A mis el hram*! ti vi t’intigri. Ji vi ti moutri si koi l’intigrassioun …

ma mère s’interposa et empêcha mon père d’aller plus loin dans son explication. Le dimanche suivant, je repassais devant mon idole et le trouvai un bandage autour du zizi. Il ne faisait plus pipi et il portait un costume noir de deuil. Je le trouvais misérable. Des mots s’échangeaient autour de moi :

- A la scie à métaux, je vous dis, quelle cruauté, pleurait une vieille dame

- C’est une circoncision … Quelle pratique barbare …

- C’est un coup de Ben Laden …

- Mon Dieu les terroristes s’attaquent à nous …

Mais le plus triste c’était moi. J’avais perdu mon idole. Et rien ne pourra jamais le remplacer. Arrivé à la maison, je trouvais mon père qui rangeait sa scie à métaux. Des fibres de bronze brillait sur la lame.



* Fils du mal en rifain.

Par Robert le Maroxellois
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