Un vrai conte de fées, l’histoire de Messaoud. Moi quand j’étais gamin, je rêvais d’être un superhéros. Pas Superman ou Batman. Non, je voulais juste être Manneken Pis, « celui qui éteint les incendies avec sa pisse ». A l’école, la maîtresse excédée de me voir uriner dans tous les recoins de la cour de récréation, me demanda un jour si je ne préférais pas devenir pompier. « Les pompiers éteignent aussi le feu, et ça au moins c’est un métier propre », m’expliquait-elle fièrement en me montrant la photographie de son moustachu et ventru de mari. « Il est moche », répondis-je. J’esquivai de justesse une main qui tentait de me gifler. La maîtresse rouge de colère tremblait encore de mon insolence. Je ne comprenais pas cet acharnement contre moi, il y avait plein de gamins dans la cour qui jouaient avec des allumettes et rêvaient de devenir pyromanes. Et moi pour quelques inoffensives gouttes de pipi, je recevais trois jours de renvoi. Quoiqu’il en soit je n’en démordais. C’est Manneken Pis la vedette. C’est lui qu’on vient photographier spécialement du Japon et pas le mari de mon institutrice. Le dimanche quand je passais devant le manneke avec ma mère – qui riait dans son foulard en voyant les touristes flasher sur le zizi bruxellois – j’étais paralysé. Ma mère me tirait le bras, mais je restais cloué au sol et regardais impressionné le nouveau costume de la statuette. Quelle allure ! Et chaque semaine, c’était différent. Il a une panoplie incroyable. Les autres super héros, ils ont toujours le même costume. Manneken pis, lui, il a une garde-robe de la mort qui tue. C’est un HYPER HEROS.
A la fin de l’année scolaire, un psychologue du centre PMS a rencontré mon père. Sur un ton solennel :
- Monsieur ben Mahomet, votre fils est atteint d’intégritite maligne.
- INTIGRITIT ? Si kountagiou douktour ? demanda mon père qui appelait tous ceux qui portaient une blouse blanche docteur y compris son pharmacien et le boucher.
- Aucun risque, rassurez-vous ce n’est qu’une maladie mentale, précise-t-il
- MANTAL ? Ixpliki douktour, s’inquiète mon père.
- Votre fils a une envie insatiable de s’intégrer et c’est pour cette raison qu’il fait pipi partout.
- Aaaah bon, mitina s’intigri si in maladi ?
- Disons que votre fils fait une fixation maladive sur Manneken pis, le symbole de cette ville.
- Si koi li midicama sivoulpi douktour?
- Il n’y a pas de vrai traitement. On est encore qu’a des balbutiements thérapeutiques en ce qui concerne l’intégritite maligne. Mais une solution qui a fait ses preuves peut être préconisée : le déménagement.
- DIMINAJI ?
- Déménager ou si vous préférez un éloignement spatial thérapeutique. Si vous habitiez dans une autre ville, votre fils ne cherchera plus à ressembler à Manneken pis.
- I POURKOI si PAS Manneken pis ki diminaj ? Si ka mam sa foute si moun fis il y malad ?, cria mon père sur un ton péremptoire.
- Il n’y a malheureusement aucune autre solution à l’heure actuelle, termina le psychologue en se levant.
De retour à la maison j’eu droit à un résumé de l’entretien :
- A mis el hram*! ti vi t’intigri. Ji vi ti moutri si koi l’intigrassioun …
ma mère s’interposa et empêcha mon père d’aller plus loin dans son explication. Le dimanche suivant, je repassais devant mon idole et le trouvai un bandage autour du zizi. Il ne faisait plus pipi et il portait un costume noir de deuil. Je le trouvais misérable. Des mots s’échangeaient autour de moi :
- A la scie à métaux, je vous dis, quelle cruauté, pleurait une vieille dame
- C’est une circoncision … Quelle pratique barbare …
- C’est un coup de Ben Laden …
- Mon Dieu les terroristes s’attaquent à nous …
Mais le plus triste c’était moi. J’avais perdu mon idole. Et rien ne pourra jamais le remplacer. Arrivé à la maison, je trouvais mon père qui rangeait sa scie à métaux. Des fibres de bronze brillait sur la lame.
* Fils du mal en rifain.